40 questions sur le thème des conversions

Le thème des conversions est central dans ce blog, tout autant que dans les cycles d’étude sur la conversion. Voici 40 questions pour aider chacun à faire le point sur ce qu’il ou elle sait et ce qui reste à apprendre. Ainsi que le dit Rabbi NaHman de Bratslav, « l’essentiel, c’est la question »! Nous apporterons cependant les principaux éléments de réponse au cours des sessions d’étude de ce week-end.

  1. Comment dit-on conversion en hébreu ? Comment l’écrit-on ? Que signifie la racine du mot ?
  2. Dans quels textes trouve-t-on ce mot ?
  3. Quelle est sa signification originelle ?
  4. Citez deux exemples de convertis dans la Bible.
  5. A quoi ressemblait le processus à l’époque des patriarches ?
  6. A l’époque des Rois ? A l’époque d’Ezra et Néhémie ? Du temps de la Michna ?
  7. Quelles sont les conditions de la possibilité de la conversion selon le Talmud ?
  8. Qu’est-ce que le Talmud ?
  9. Quelles sont les conditions de la conversion selon le choulHan arouH ?
  10. Qu’est-ce que le choulHan arouH ?
  11. Quelles sont les particularités de la conversion à notre époque en France ?
  12. Que savez-vous des conditions des conversions en Israël ?
  13. Quels sont les aspects rituels du processus de conversion ?
  14. Quelles sont les conditions de la conversion au MJLF ?
  15. Quelle est la différence entre un juif de naissance et un converti ?
  16. Est-il autorisé de rappeler son origine à quelqu’un ?
  17. Est-il possible de se convertir au Judaïsme lorsqu’on désire épouser un juif ?
  18. Est-il possible de se convertir au Judaïsme lorsqu’on est marié civilement à un juif ?
  19. De quelle façon une communauté/synagogue est-elle censée accueillir un candidat à la conversion ?
  20. Qu’appelons-nous « régularisation » ou « réaffirmation » ? Quel est le sens de ce mot pour nous ?
  21. Qui est considéré comme juif selon la loi du retour ?
  22. Qui est considéré comme juif par le rabbinat israélien ?
  23. Un enfant peut-il entreprendre un processus de conversion ?
  24. Que se passe-t-il en cas d’adoption ?
  25. Peut-on renoncer au judaïsme après s’être converti ?
  26. Qui a été à l’origine de l’annulation de 40 000 conversions en Israël en 2008 ?
  27. En quelle année le Rabbinat civil israélien a-t-il commencé à remettre en question les conversions opérées par le grand rabbinat militaire israélien ?
  28. Par qui une conversion doit-elle être « reconnue »?
  29. Une femme convertie peut-elle épouser un Kohen ?
  30. Qu’adviendra-t-il de la conversion dans un siècle ?
  31. En quoi le mot « conversion » ne convient-il pas à l’entrée dans la tradition juive ?
  32. Qu’est-ce qu’un Beth Din ?
  33. Qu’est-ce qu’un Mikvé ?
  34. Qu’est-ce que la Brith Mila ?
  35. Qu’appelle-t-on « acceptation du joug des commandements » ?
  36. Quel statut la notion de Kabalat Ol Mitsvot revêt-elle dans le mouvement libéral ?
  37. Que signifie cette notion pour les commentateurs traditionnels ?
  38. Quelles sont les exigences supplémentaires du mouvement libéral par rapport aux exigences traditionnelles ?
  39. Comment se prépare-t-on à l’immersion rituelle ?
  40. Quels commandements deviennent accessibles à un nouveau venu dans la communauté juive ?

Les conversions de Pourim dans le Talmud

Nous connaissons le judaïsme comme une spiritualité minoritaire vivant dans des cultures bien plus larges et dominantes. Pourtant, la question a pu se poser dans l’histoire d’une prépondérance du judaïsme en terme de nombre ou de prestige. Notons au passage que tel est le cas en Israël, où le judaïsme a trouvé depuis 1948 une position de liberté, la possibilité de se définir comme la référence et non comme l’exception.

Cette différence de contexte a-t-elle une influence sur la conception juive de la conversion?

Sans prendre parti sur l’historicité de l’histoire d’Esther, il est intéressant de noter que la méguila évoque cette question:

 » Dans tous les pays et dans toutes les villes, dans tous les endroits où la parole du roi son ordre parviennent, c’est la joie et les réjouissances pour les juifs, des festins et des jours de congé et beaucoup des habitants du pays se font juifs car la peur des juifs les a atteint. »
וּבְכָל-מְדִינָה וּמְדִינָה וּבְכָל-עִיר וָעִיר, מְקוֹם אֲשֶׁר דְּבַר-הַמֶּלֶךְ וְדָתוֹ מַגִּיעַ, שִׂמְחָה וְשָׂשׂוֹן לַיְּהוּדִים, מִשְׁתֶּה וְיוֹם טוֹב; וְרַבִּים מֵעַמֵּי הָאָרֶץ, מִתְיַהֲדִים–כִּי-נָפַל פַּחַד-הַיְּהוּדִים, עֲלֵיהֶם.
(Esther 8:17)

Que dit le Talmud de ce genre de situation?
Le traité Yébamot du Talmud Babylonien évoque dans une beraïta l’influence du contexte sur la validité des conversions:
On n’acceptera pas de candidats à la conversion à l’époque messianique de même qu’ils n’acceptaient pas de convertis à l’époque de David et de Salomon.
אין מקבלין גרים לימות המשיח כיוצא בו לא קבלו גרים לא בימי דוד ולא בימי שלמה
(Talmud Babylonnien Yébamot 24b)

On peut s’interroger sur la raison de cette décision. On peut se demander si les religions auront le même impact aux temps messianiques. On peut aussi penser que rejoindre la majorité dominante n’est pas une bonne raison d’implication spirituelle.

Dans le même paragraphe, le talmud évoque cette question:

Un homme qui s’est converti pour épouser une femme et une femme qui s’est convertie pour épouser un homme et aussi celui qui s’est converti pour accéder à la table des rois ou aux serviteurs de Salomon ce ne sont pas vraiment des convertis, telles sont les paroles de Rabbi NéHemia puisque Rabbi NéHémia dit : « Les convertis des lions et les convertis des rêves et les convertis de Mardochée et Esther ne sont pas réellement des convertis jusqu’à ce qu’ils se convertissent à notre époque »… Rabbi ItsHak bar Chmouel bar Marta a dit au nom de Rav, le droit positif suit l’opinion qu’ils sont tous effectivement des convertis valides.
אחד איש שנתגייר לשום אשה ואחד אשה שנתגיירה לשום איש וכן מי שנתגייר לשום שולחן מלכים לשום עבדי שלמה אינן גרים דברי ר’ נחמיה שהיה רבי נחמיה אומר אחד גירי אריות ואחד גירי חלומות ואחד גירי מרדכי ואסתר אינן גרים עד שיתגיירו בזמן הזה בזמן הזה ס »ד אלא אימא כבזמן הזה הא איתמר עלה א »ר יצחק בר שמואל בר מרתא משמיה דרב הלכה כדברי האומר כולם גרים הם

Rachi explique ce que sont les convertis des lions (ceux qui veulent échapper aux lions comme dans le livres des Rois II chap.17), les convertis des rêves (ceux à qui un devin a recommandé de se convertir) et les convertis de Mardochée  et Esther (ceux qui sont évoqués dans notre passage).

Il est intéressante de préciser ce que sont les « convertis des lions ». Il s’agit des personnes déportées par le roi d’Assyrie pour remplacer les juifs exilés de Samarie. Dans un premiers temps, nous dit le livre des rois, ils continuèrent à révérer des idoles, mais « dieu » leur envoya des lions qui les dévorèrent jusqu’à ce qu’ils adoptent le judaïsme. Ici, ce sont des conversions provoquées à dessin par le Dieu d’Israël qui sont contestées. Ce passage s’inscrit donc dans la tradition contestataire du divin qui est si chère au judaïsme talmudique et rabbinique jusqu’à nos jours. Par ailleurs, ils s’agit de conversions de forces qui sont contestées.

Rabbi NeHamia réaffirme donc ici la liberté de croyance, et refuse l’usage de la violence, y compris lorsqu’elle émanerait de Dieu lui-même! Cette opinion est donc d’une grande importance en termes de conception de la conversion.

L’opinion de Rabbi ItsHak bar Chemouel bar Marta vient préciser ce qu’il en est du droit positif, de la halaHa: A posteriori, il n’est pas possible de remettre en cause ces conversions, de même que cela n’est pas justifié aujourd’hui, autant pour des raisons hilHatiques que des raisons sociales.

Pour conclure, nous sommes tous invités à partager la joie et la folie de la fête de Pourim et à lire la Méguila, en nous interrogeant sérieusement sur les questions qu’elle soulève, mais en respectant également son esprit de dérision.

Alors que les antisémites cultivent leur peur autour de l’idée d’un judaïsme destructeur qui dominerait le monde, accordons-nous le droit, une fois par an, de fantasmer sur l’idée d’une toute puissance dans nous avons toujours été très éloignés.

Vous connaissez l’histoire du juif qui lit un journal antisémite en terrasse. Son ami l’aperçoit et s’insurge. Toi? Tu lis un tel torchon! Ecoute, lui répond-il, dans les journaux habituels, je lis que nous sommes poursuivis, attaqués, calomniés. Tu comprends bien que cela me trouble. Alors que là, je lis que les juifs sont riches, puissants, qu’ils contrôlent le monde. De temps en temps, ça fait du bien!

A l’occasion de Pourim, la fête nous invite à nous appuyer sur le rêve de la sécurité du dominant tout en déjouant en nous toute tendance à prendre ce rêve de grandeur au sérieux…

 

Les perses se sont-ils convertis au temps de Mardochée?

Nous ne voulons pas considérer le judaïsme comme une religion prosélyte, qui chercherait à recruter et à convaincre, à intégrer et à convertir.
Nous nous sommes habitués à cette image de discrétion qui est devenue une seconde nature, à cette très grande humilité d’une minorité. Pour continuer à développer sa spiritualité de la façon la plus pacifique, le judaïsme a choisi d’éviter autant que possible les problèmes avec les religions majoritaires.
A force de conciles et de décrets, nous nous sommes habitués à ce que la hauteur des synagogues reste inférieure à celle des mosquées ou des églises.
Il y eut pourtant des conversions massives au judaïsme tout au long de l’histoire, des égyptiens sortis en même temps que les hébreux, aux Khazars, en passant par les conversions grecques à l’époque des hasmonéens.
Il semblerait que les événements de Pourim doivent être intégrés dans le compte des périodes où le judaïsme exerçait réellement sa puissance d’attraction.

La méguila d’Esther est construite sur un incroyable retournement de situation. Suite à la colère du ministre perse, Aman, la destruction du peuple juif est mise en oeuvre. Mais la folie colérique du roi ayant conduit à l’assassinat de la reine Vashti, c’est une juive cachée, Esther, qui avait accédé à la royauté. Elle réussit à détourner le roi du projet d’assassinat des juifs qui obtiennent le droit de se défendre et même d’anticiper les attaques à la veille du jour où ils devaient tous être exterminés. Suite à ces événements, l’oncle d’Esther, Mardochée, devient ministre à la place du ministre, des jours de festivité sont mis en place et :

 » Dans tous les pays et dans toutes les villes, dans tous les endroits où la parole du roi et son ordre parviennent, c’est la joie et les réjouissances pour les juifs, des festins et des jours de congé et beaucoup des habitants du pays se font juifs car la peur des juifs les a atteint. »
וּבְכָל-מְדִינָה וּמְדִינָה וּבְכָל-עִיר וָעִיר, מְקוֹם אֲשֶׁר דְּבַר-הַמֶּלֶךְ וְדָתוֹ מַגִּיעַ, שִׂמְחָה וְשָׂשׂוֹן לַיְּהוּדִים, מִשְׁתֶּה וְיוֹם טוֹב; וְרַבִּים מֵעַמֵּי הָאָרֶץ, מִתְיַהֲדִים–כִּי-נָפַל פַּחַד-הַיְּהוּדִים, עֲלֵיהֶם.
(Esther 8:17)

‏Les perses sont-ils donc devenus juifs de façon massive à l’époque d’Esther et de Mardochée? De quelle façon ont-ils pu se convertir et quelle serait la validité de cet acte? Comment les rabbins ont-ils répondu à cette difficulté?

Le terme employé dans la méguila est « mityahadim » (מתיהדים) et ce terme est assez spécifique et présente une ambiguïté.
Pourquoi la méguila n’a-t-elle pas employé le mot « mitgayerim » (מתגיירים)?
On peut penser que ce mot, qui implique le fait de venir « habiter en terre juive », n’était pas particulièrement approprié en Perse où les juifs vivaient dispersés dans les 127 contrées du règne du Roi Assuérus.
Pour Rachi, les perses ont rejeté leurs anciennes croyances, pour les traducteurs de la septante, ils se sont circoncis, et c’est également ce que relate Flavius Josephe.

Le Talmud mentionne également les « convertis de Mardochée et Esther », et nous verrons ce qu’il en dit au cours d’un prochain article…